Ordinateur quantique : nos codes de chiffrement vont tomber, place au post-quantique
Par Arnaud, dépanneur informatique chez SosPC54

Le petit cadenas de votre navigateur, la connexion à votre banque, le VPN de l'entreprise, la signature des mises à jour de Windows : chaque jour, sans y penser, vous comptez sur des codes de chiffrement. Les plus répandus, RSA et les courbes elliptiques, reposent sur des problèmes mathématiques qu'un ordinateur classique mettrait des milliards d'années à résoudre. Un ordinateur quantique assez puissant, lui, les résoudrait en quelques jours. Ce jour-là, que les spécialistes appellent le « Q-Day », n'est pas encore arrivé. Mais l'Europe, l'ANSSI et les grands éditeurs ont déjà lancé la parade : une nouvelle cryptographie, dite post-quantique.
Pourquoi l'ordinateur quantique casse nos codes
Quand vous ouvrez un site sécurisé, votre ordinateur et le serveur commencent par s'échanger une clé secrète, puis le serveur prouve son identité avec un certificat signé. Ces deux étapes utilisent la cryptographie à clé publique : RSA, dont la solidité repose sur la difficulté de décomposer un très grand nombre en facteurs premiers, et les courbes elliptiques, qui reposent sur un problème voisin. Dès 1994, le mathématicien Peter Shor a montré qu'un ordinateur quantique saurait résoudre ces deux problèmes rapidement. Faute de machine assez puissante, la menace est restée théorique pendant trente ans.
Le reste du chiffrement résiste beaucoup mieux. Les algorithmes symétriques, comme l'AES qui chiffre vos fichiers et vos échanges une fois la clé partagée, ne perdent que la moitié de leur solidité face à un ordinateur quantique : avec des clés de 256 bits, ils restent hors de portée. Ce qui tombe, ce sont donc la poignée de main et les signatures : l'échange des clés, les certificats des sites, la signature des logiciels et des documents.
Le Q-Day, c'est pour quand ?
Personne ne le sait, mais l'échéance se rapproche à mesure que les calculs s'affinent. En 2019, des chercheurs estimaient qu'il faudrait 20 millions de qubits (les « bits » quantiques) pour casser une clé RSA de 2 048 bits, la taille la plus courante. En mai 2025, Craig Gidney, chercheur chez Google Quantum AI, a ramené cette estimation à moins d'un million de qubits, pour un calcul de moins d'une semaine. Les machines actuelles en sont encore loin : la puce Willow de Google, présentée fin 2024, compte 105 qubits de bonne qualité. Mais les progrès sont rapides, et beaucoup de spécialistes jugent possible une machine capable de casser RSA dans les années 2030. Le NIST, l'organisme américain de normalisation, envisage de déclasser les algorithmes à clé publique actuels dès 2030 et de les abandonner en 2035.
La menace a déjà commencé : « récolter maintenant, déchiffrer plus tard »
Pourquoi s'en soucier aujourd'hui ? Parce qu'un attaquant peut enregistrer dès maintenant des échanges chiffrés, qu'il ne sait pas lire, et les garder de côté jusqu'au jour où il pourra les déchiffrer. Le 7 octobre 2026, Europol a consacré à cette stratégie un rapport entier, « Harvest Now, Decrypt Later », destiné aux responsables informatiques. Aucune exploitation massive n'est documentée à ce jour, mais la technique est à la portée d'attaquants bien équipés, des États en premier lieu.
La règle à retenir est simple : si une information doit rester confidentielle plus longtemps qu'il ne faudra pour arriver au Q-Day, elle est déjà exposée. Pour une petite entreprise, cela concerne les contrats, les fichiers clients, les plans et les prix, les échanges avec un avocat ou un expert-comptable, et toutes les archives chiffrées gardées des années.
La riposte : une cryptographie « post-quantique »
La parade ne demande pas d'ordinateur quantique. La cryptographie post-quantique est un ensemble de nouveaux algorithmes, qui tournent sur nos ordinateurs et nos téléphones actuels, mais reposent sur des problèmes mathématiques que même un ordinateur quantique ne sait pas résoudre : les réseaux euclidiens, les codes correcteurs d'erreurs ou les fonctions de hachage. Après huit ans de compétition internationale, le NIST en a publié les premières normes le 13 août 2024 :
- ML-KEM (FIPS 203), pour échanger des clés secrètes ;
- ML-DSA (FIPS 204) et SLH-DSA (FIPS 205), pour les signatures numériques.
En mars 2025, le NIST a retenu un algorithme de secours, HQC, fondé sur une autre famille mathématique, au cas où ML-KEM serait un jour affaibli. Par prudence, l'ANSSI recommande depuis 2022 l'hybridation : superposer un algorithme classique et un algorithme post-quantique, pour que la protection tienne tant que l'un des deux résiste.
Elle arrive déjà sur vos appareils
Bonne nouvelle : cette transition se fait en grande partie toute seule, par les mises à jour.
- Navigateurs : Chrome, Edge et Firefox utilisent par défaut, depuis la fin 2024, un échange de clés hybride avec ML-KEM, dès que le site visité le permet.
- iPhone, iPad et Mac : depuis les versions 26 d'iOS, d'iPadOS et de macOS, les connexions sécurisées proposent le même échange hybride. iMessage, comme Signal, protège déjà ses conversations de cette façon.
- Windows 11 : depuis novembre 2025, ML-KEM et ML-DSA sont intégrés aux versions 24H2 et 25H2, et à Windows Server 2025.
Le revers de la médaille : un appareil qui ne reçoit plus de mises à jour reste sur l'ancien chiffrement. C'est le cas de Windows 10, dont le support gratuit a pris fin en octobre 2025, mais aussi des vieux routeurs, des NAS et des logiciels qui ne sont plus suivis.
Ce que l'Europe et l'ANSSI demandent
La feuille de route européenne publiée en juin 2025, à laquelle la France a largement contribué, fixe trois étapes : chaque État membre doit avoir défini sa stratégie de migration d'ici fin 2026 ; les usages à haut risque (énergie, santé, finance, transports) doivent être passés au post-quantique d'ici fin 2030 ; le reste, autant que possible, d'ici 2035. En France, l'ANSSI a annoncé en juin 2026 qu'elle cesserait, dès 2027, de certifier les produits de sécurité dépourvus de cryptographie post-quantique, et qu'en 2030 les entreprises ne devraient plus acheter que des produits qui en sont équipés.
Cinq réflexes pour une TPE, dès maintenant
- Tenez tout à jour. Postes sous Windows 11, navigateurs, téléphones, box, routeurs, NAS : c'est par les mises à jour que le chiffrement post-quantique arrive. Un appareil qui n'en reçoit plus est à remplacer.
- Faites l'inventaire de ce qui chiffre : accès à distance et VPN, NAS, sauvegardes, logiciel métier, messagerie, signature électronique. C'est la première étape recommandée par l'ANSSI comme par Europol.
- Repérez les données à protéger longtemps, et ne gardez pas indéfiniment ce qui ne sert plus : une donnée effacée ne peut pas être déchiffrée plus tard.
- Chiffrez sauvegardes et archives en AES-256 : le chiffrement symétrique à clé de 256 bits reste solide face à l'ordinateur quantique.
- Interrogez vos fournisseurs (logiciel, hébergement, VPN, banque) sur leur passage au post-quantique, et privilégiez dès aujourd'hui les solutions qui le prévoient.
SosPC54 vous accompagne
Passer vos postes à Windows 11, remplacer le matériel qui ne reçoit plus de mises à jour, chiffrer vos sauvegardes, faire le point sur vos accès à distance : c'est le quotidien du contrat de maintenance informatique et de nos solutions pour les entreprises du Grand Nancy. Vous vous demandez où en est votre entreprise ? Contactez-nous : le diagnostic par téléphone est gratuit.
Sources : Craig Gidney, Google Quantum AI (mai 2025), IT for Business (rapports d'Europol du 7 octobre 2026), RiskInsight (Wavestone), NIST (normes d'août 2024) et HQC (mars 2025), feuille de route européenne (juin 2025), Clubic (ANSSI, juin 2026), Microsoft (Windows, novembre 2025), Apple (iOS 26 et macOS 26).